Robert Badinter, orphelin de la Shoah et combattant infatigable contre l’antisémitisme, entre au Panthéon

Ce 9 octobre, Robert Badinter fait son entrée au Panthéon. Figure majeure de la justice française, l’ancien avocat et ministre est avant tout connu pour son combat en faveur de l’abolition de la peine de mort. Mais derrière cette figure institutionnelle, se cache un homme marqué à jamais par les tragédies de la Shoah, et dont l’engagement contre l’antisémitisme aura traversé toute une vie.

Une date, deux drames

Le 9 février est une date gravée dans la mémoire de Robert Badinter. C’est dans la nuit du 8 au 9 février 2024 qu’il s’éteint à l’âge de 95 ans. Mais c’est aussi un 9 février, en 1943, que sa vie bascule. Ce jour-là, à Lyon, son père Simon Badinter est arrêté lors de la rafle de la rue Sainte-Catherine, orchestrée par Klaus Barbie, le chef local de la Gestapo.

Fils d’immigrés juifs originaires de Bessarabie (actuelle Moldavie), Robert Badinter est alors âgé de 14 ans. Réfugié avec sa famille à Lyon pour fuir les rafles parisiennes, il est envoyé par sa mère à l’UGIF pour s’informer de l’absence prolongée de son père. Ce qu’il découvre là restera une blessure originelle. Il entre dans le bâtiment, mais parvient à s’enfuir de justesse. Son père, lui, est déporté à Sobibor, où il sera assassiné.

Le poids de l’absence

Après cette rafle, la famille trouve refuge dans le village savoyard de Cognin, où Robert Badinter vivra sous une fausse identité jusqu’à la Libération. Il restera profondément reconnaissant envers les habitants du village, au point d’y retourner en 1994, lors du procès du milicien Paul Touvier, pour rappeler aux enfants que leurs grands-parents avaient protégé des Juifs.

De retour à Paris, le jeune Robert attendra en vain son père à l’hôtel Lutetia, lieu de retour des déportés. L’un de ses souvenirs les plus marquants : une audience au tribunal en avril 1945, où la mention de son père encore interné dans un camp est sèchement balayée par un juge, déclarant que cela « n’intéresse pas le tribunal ».

Le droit comme arme

Porté par la mémoire de son père et une foi profonde dans la République, Robert Badinter se tourne vers le droit. Avocat reconnu, il accède à la notoriété dans les années 1970 pour sa lutte contre la peine de mort. Devenu ministre de la Justice en 1981, il fait adopter la loi abolissant la peine capitale — un combat qu’il mène au nom d’une justice plus humaine.

Dans l’intimité, ce moment est aussi dédié à son père. « Il a été élevé dans l’amour de la France et de la République », rappelle l’historienne Dominique Missika. Ce fils d’immigré naturalisé en 1928 entre alors dans le cœur même des institutions qu’il avait appris à respecter.

Face aux démons du passé

Ministre de la Justice au moment de l’arrestation de Klaus Barbie en 1983, Badinter veille personnellement à ce que le « boucher de Lyon » soit incarcéré au fort Montluc, lieu emblématique de la répression nazie. Mais il choisit de ne pas se constituer partie civile au procès, par souci de ne pas mêler justice et douleur personnelle.

Il reste toutefois un adversaire farouche du négationnisme. Dès 1981, il obtient la condamnation du professeur Robert Faurisson pour ses propos niant l’existence de la Shoah. Et en 2007, lorsqu’il est attaqué en diffamation par ce même Faurisson, il répond à la barre avec une force intacte : « Jusqu’à mon dernier souffle, je me battrai contre vous et vos semblables. Vous serez toujours des faussaires de l’Histoire. »

Une mémoire à transmettre

Au Sénat, en 1997, il initie un monument au Mont-Valérien en mémoire des fusillés juifs résistants. Passionné d’histoire, il signe en 2015 Un antisémitisme ordinaire. Vichy et les avocats juifs, fruit d’un travail d’archives rigoureux. Ce livre posthume est aujourd’hui prolongé par Sur l’épreuve de l’antisémitisme, recueil de ses textes publié à l’occasion de son entrée au Panthéon, avec une postface signée Aurélien Veil, petit-fils de Simone Veil.

Fidèle à ses valeurs… et à ses amitiés

Badinter a toujours assumé ses convictions, même lorsqu’elles suscitaient l’incompréhension. En 2001, il plaide pour la libération de Maurice Papon, condamné pour complicité de crimes contre l’humanité, au nom de son opposition de principe à l’enfermement des vieillards, même coupables.

Son amitié indéfectible avec François Mitterrand l’a également exposé. En 1992, il prend publiquement sa défense lors de la commémoration de la rafle du Vél d’Hiv, face à un public qui conspue le président. À ceux qui l’interrogent plus tard sur les liens entre Mitterrand et René Bousquet, ancien collaborateur de Vichy, Badinter ne dira qu’une chose : « Il était mon ami. Je ne le trahirai pas. »

Jusqu’au dernier souffle

L’engagement de Robert Badinter ne faiblira jamais. En 2016, devant l’UNESCO, il évoque avec émotion la tuerie antisémite perpétrée par Mohamed Merah à Toulouse. « Ce crime, c’est la réplique du geste des SS », dira-t-il, bouleversé.

Il meurt dans une France de nouveau confrontée à une recrudescence des actes antisémites : 1 570 incidents recensés en 2024. Sa disparition laisse un vide immense, selon son confrère Alain Jakubowicz : « Il nous manque déjà. La société manque de figures comme lui, constantes dans leurs convictions, et d’une telle hauteur d’esprit. »

Un juste au Panthéon

En rejoignant Simone Veil au Panthéon, Robert Badinter incarne plus que jamais la mémoire des persécutés et la promesse d’une République fidèle à ses idéaux. Son combat pour la justice, la dignité humaine et la mémoire restera un repère essentiel à une époque où les repères vacillent.

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