Les feux de forêt deviennent la « nouvelle norme » en Patagonie, selon un expert
Les incendies de forêt, toujours actifs en Patagonie argentine, s’inscrivent désormais dans une « nouvelle norme » climatique et environnementale, marquée par des feux plus fréquents, plus intenses et plus longs à maîtriser. Depuis décembre, près de 60.000 hectares ont été ravagés durant l’été austral, un phénomène appelé à s’aggraver, selon les spécialistes.
« En conditions normales, ces forêts sont peu inflammables en raison de leur forte humidité. Mais nous sommes entrés dans un nouveau régime de feux », explique à l’AFP Thomas Kitzberger, biologiste au Conicet, l’équivalent argentin du CNRS, qui étudie les incendies en Patagonie depuis plus de quarante ans.
Alors que les surfaces brûlées se comptaient autrefois en milliers d’hectares, elles atteignent désormais chaque année des dizaines de milliers. En vingt ans, les zones touchées par le feu ont été multipliées par dix, avec désormais plus de 10.000 hectares brûlés annuellement.
Un cocktail climatique et humain
Selon le chercheur, plusieurs facteurs se combinent. La multiplication des vagues de chaleur, la baisse des précipitations hivernales et une désertification progressive entraînent un déficit hydrique de la végétation dès le début de l’été. « La forêt devient alors beaucoup plus vulnérable à l’embrasement et à la propagation du feu », souligne-t-il.
À cela s’ajoute une hausse des orages secs, qui génèrent des départs de feu par la foudre dans des zones souvent difficiles d’accès. Faute d’intervention rapide, les incendies deviennent rapidement incontrôlables, dépassant les capacités des équipes de lutte, contraintes de se concentrer sur la protection des populations et des habitations.
Les feux sont d’autant plus difficiles à éteindre qu’ils peuvent se propager de manière souterraine, à travers les racines. Invisibles, ces foyers latents peuvent couver pendant des mois et se raviver lorsque les conditions météorologiques redeviennent favorables, parfois jusqu’à l’arrivée des pluies d’automne.
Des écosystèmes profondément transformés
Les conséquences écologiques sont déjà visibles. Les incendies répétés favorisent la transformation de forêts en broussailles, des milieux plus inflammables encore. Certaines forêts d’altitude, notamment celles de lengas, jusque-là naturellement résistantes au feu, brûlent désormais sous l’effet des sécheresses prolongées, sans conditions favorables à leur régénération.
La forêt d’alerces, emblématique de la Patagonie, est elle aussi menacée. « Si la fréquence des feux augmente, sa capacité de régénération va fortement diminuer », alerte Thomas Kitzberger. Par ailleurs, les pins introduits dans les années 1960 pour lutter contre l’érosion pourraient progressivement dominer le paysage, accentuant encore le risque d’incendie.
Une situation appelée à s’aggraver
Les projections climatiques sont préoccupantes. D’ici la fin du siècle, la Patagonie pourrait se réchauffer de 2 à 4 degrés, tandis que les précipitations diminueraient de 20 %. « La probabilité d’incendies pourrait être multipliée par quatre à sept », avertit le biologiste.
La croissance démographique dans les zones forestières complique encore la situation. « Beaucoup de nouveaux habitants ne sont pas sensibilisés aux risques, ni aux pratiques de prévention comme le débroussaillage ou l’élagage », souligne-t-il.
Pour Thomas Kitzberger, tous les indicateurs convergent : « La Patagonie vit une forme de malédiction. Les facteurs climatiques et humains laissent présager des feux plus nombreux, plus violents et plus fréquents dans les décennies à venir. »
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