Le canal de Panama, nouveau champ de bataille stratégique entre la Chine et les États-Unis
La rivalité sino-américaine pour l’influence en Amérique latine vient de connaître un tournant aigu au canal de Panama. La Cour suprême du Panama a jugé inconstitutionnelles le 30 janvier les concessions accordées en 1997 au géant portuaire hongkongais CK Hutchison pour gérer les terminaux aux deux extrémités du canal. Une décision qui a provoqué une réaction violente et inhabituelle de Pékin, et dont l’ombre de Donald Trump plane en arrière-plan.
Dans un communiqué de 800 mots publié mardi 3 février, la Chine a qualifié le jugement de « pathétique » et « absurde », avertissant que Panama « va payer le prix fort » si la décision est appliquée. Une rhétorique ouvertement menaçante qui marque un durcissement notable de la diplomatie chinoise, traditionnellement plus prudente.
Un enjeu économique et symbolique majeur
Pour Pékin, les ports de Panama représentent bien plus qu’un simple investissement. « Le canal est un corridor névralgique pour le commerce mondial et sert de porte d’accès à la flotte chinoise pour passer du Pacifique à l’Atlantique », explique Rodrigo Martin, chercheur spécialisé dans les relations Panama-Chine-États-Unis. Perdre ce contrôle signifie voir les futurs gestionnaires – probablement américains ou approuvés par Washington – scruter de plus près les cargaisons des navires chinois.
Symboliquement, le Panama était la porte d’entrée de l’influence chinoise en Amérique latine. Premier pays de la région à rejoindre les Nouvelles routes de la soie en 2017, il a servi de modèle à une expansion économique et infrastructurelle massive : la Chine y a investi 1,4 milliard de dollars entre 2017 et 2024.
L’effet Trump 2.0
Le revirement panaméen est largement attribué à la pression de l’administration Trump, revenue à la Maison Blanche en janvier 2025. Bien que les accusations de Donald Trump sur un « contrôle chinois » du canal soient infondées, elles ont été suivies d’un audit des concessions de CK Hutchison – audit qui a servi de base à l’annulation juridique. Entre-temps, le Panama a aussi quitté les Nouvelles routes de la soie.
« Pour Pékin, c’est le signe que les États-Unis peuvent désormais expulser qui ils veulent de ce qu’ils considèrent comme leur sphère d’influence », analyse Ruben Gonzalez Vicente, de l’université de Birmingham.
Risque d’effet domino
La principale crainte chinoise est une contagion régionale. « Demain, il peut s’agir de grands groupes publics chinois au Pérou, au Mexique ou en Argentine », alerte Tabita Rosendal, spécialiste de la politique étrangère chinoise. Certains experts estiment même que ce retournement pourrait marquer le début du recul de l’influence chinoise en Amérique latine.
Face à cette crise, Pékin a plusieurs options : poursuivre un arbitrage international via CK Hutchison, imposer des sanctions économiques ciblées, ou lancer une offensive diplomatique pour se présenter comme un partenaire plus fiable que les États-Unis. La réponse définitive pourrait être calquée sur le résultat de la visite prévue de Donald Trump à Pékin en avril.
Dans ce bras de fer qui dépasse largement le cadre commercial, le canal de Panama est devenu le théâtre d’une confrontation ouverte où chaque mouvement stratégique peut redéfinir l’équilibre des puissances dans l’hémisphère occidental.
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