Dans la tête des passeurs (3/3) : fusillade et guerre de clans sur les aires d’autoroute

EXCLUSIF — Le 8 février 2025, un ressortissant irakien est abattu et un policier du Raid grièvement blessé lors d’une fusillade sur une aire d’autoroute près de Dijon. Récit d’un affrontement sanglant entre trafiquants de migrants.


Une nuit de traque sur l’A31

Vendredi 7 février 2025. Une BMW Série 5 grise file à vive allure sur l’autoroute A31 en direction de Dijon. À bord, cinq hommes armés, identifiés comme passeurs de migrants. Le véhicule est sur écoute depuis plusieurs jours dans le cadre d’une enquête menée par l’Office de lutte contre le trafic illicite de migrants (Oltim).

La tension est à son comble. La veille, un homme a été blessé par balle sur une aire de l’A5. Les enquêteurs redoutent une vendetta imminente. Vers 20 h 35, un interprète kurde chargé d’écouter les conversations dans la voiture alerte le capitaine de police Mathieu S. : les occupants préparent une exécution.

Une vingtaine de policiers se lancent alors dans une filature discrète, avec le soutien du Raid. Leur objectif : intercepter le commando avant qu’il ne passe à l’acte.


La fusillade sur l’aire de la Villa des Tuillières

Vers 00 h 45, les forces de l’ordre perdent la BMW de vue. Deux hommes du Raid, à bord d’un fourgon banalisé, s’arrêtent sur l’aire de la Villa des Tuillières, au nord de Dijon, pour faire le point. Quelques instants plus tard, ils aperçoivent le véhicule des suspects dans leur rétroviseur.

Deux individus s’approchent, armes de poing à la main. L’un des policiers crie “Police !” et ouvre le feu. Une fusillade éclate. Les balles sifflent. Les policiers répliquent au fusil d’assaut. L’un des assaillants est mortellement touché, un autre prend la fuite.

Quand les renforts arrivent, un policier du Raid gît au sol, grièvement blessé à la cuisse. « J’ai connu des interventions difficiles, mais je n’ai jamais eu aussi peur de mourir », confiera-t-il plus tard.


Le mort : Karzan G., figure du trafic de migrants

L’homme abattu est rapidement identifié : Karzan G., 39 ans, Kurde irakien, déjà connu pour violences armées. Installé à Cosenza, en Italie, il était soupçonné d’être l’un des chefs d’un réseau international de passeurs de migrants vers le Royaume-Uni.

Ses deux frères étaient eux aussi impliqués :

  • Idrees G., incarcéré pour un naufrage meurtrier dans la Manche (août 2023, sept morts) ;
  • Goran G., en fuite à l’étranger, suspecté de diriger désormais les opérations.

« Ces hommes sont de véritables organisateurs, ils tiennent une part du marché des passages vers l’Angleterre », confie Xavier Delrieu, patron de l’Oltim.


Des passages sur les aires d’autoroute

Le groupe de Karzan G. opérait principalement sur les aires d’autoroutes A5 et A26, entre Dijon et Calais. Trois à cinq fois par semaine, ses équipes faisaient monter des migrants dans des poids-lourds à destination de l’Angleterre.

Chaque opération regroupait 4 à 28 personnes, facturées entre 1 000 et 2 000 euros chacune.
Selon l’enquête, 122 migrants ont été embarqués entre août 2024 et février 2025 sur la seule aire de Troyes-Le Plessis.


Une enquête tentaculaire entre la France, l’Italie et les Pays-Bas

L’affaire débute en septembre 2023, après l’arrestation d’une conductrice britannique au port de Calais, avec dix migrants vietnamiens cachés dans son camping-car. L’enquête mène à un appartement à Ivry-sur-Seine, point de chute de plusieurs passeurs irakiens.

Les enquêteurs découvrent ensuite un système de sous-traitance entre réseaux : des groupes spécialisés dans les passages de la Manche “travaillent pour toutes les nationalités, du moment qu’ils sont payés”, décrit Pascal Marconville, premier avocat général à la cour d’appel de Douai.

Les profits sont considérables : véhicules de luxe, bar à Cosenza, société-écran aux Pays-Bas… Lors d’une perquisition en région parisienne, les policiers saisissent plus de 17 000 euros en liquide.


Une guerre de clans meurtrière

Fin 2024, la tension monte entre réseaux concurrents. En décembre, un passeur rival est retrouvé battu et poignardé. Début février, Khozeen S., neveu de Karzan G., est hospitalisé après avoir été blessé par balles. Deux jours plus tard, la fusillade éclate près de Dijon.

Six hommes sont arrêtés, dont Khozeen S. et Chawan A., soupçonnés d’avoir travaillé pour Karzan G. Ils admettent leur rôle dans le trafic, mais nient toute participation à la fusillade.

Au total, huit personnes ont été mises en examen, tandis qu’une neuvième est toujours recherchée.


Une affaire emblématique du “fléau français”

Pour Me Pauline Ragot, avocate des deux policiers du Raid blessés, cette affaire illustre la montée en puissance du trafic de migrants en France :

“La justice doit être extrêmement ferme. Le trafic de migrants est un fléau français, au même titre que le narcotrafic.”

L’information judiciaire, ouverte à Créteil, est toujours en cours. Les suspects restent présumés innocents.
Quant au policier blessé, père de deux enfants, il poursuit sa rééducation et devrait réintégrer son unité d’élite dans les prochains mois.

Share this content:

Laisser un commentaire