États-Unis : La presse fait bloc contre le Pentagone après un virage autoritaire sur l’information

Aux États-Unis, un front médiatique inédit se dresse contre le Pentagone, après l’instauration d’une nouvelle politique de contrôle des informations. Journalistes et grands médias, y compris conservateurs, dénoncent une attaque contre la liberté de la presse orchestrée par l’administration Trump.

Une centaine de journalistes accrédités au Pentagone ont été contraints de rendre leur badge mercredi 15 octobre, refusant de signer une nouvelle directive du ministère de la Défense. Ce document de 21 pages impose aux médias de ne pas publier certaines informations sans autorisation préalable, une mesure assimilée à une forme de censure préalable.

« Conditionner l’accès à l’information, c’est franchir une ligne rouge », affirme Jérôme Viala-Gaudefroy, spécialiste des États-Unis à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye. Selon lui, ce type de dispositif est « étranger à l’esprit démocratique américain ».

Dans les couloirs du Pentagone, l’ambiance est morose. Des journalistes de longue date quittent leurs bureaux, symboles d’une époque révolue. Parmi eux, Tom Bowman, correspondant de la radio NPR, qui rend son accréditation après 28 ans de couverture du ministère. Dans un éditorial, il résume :

« Signer ce texte ferait de nous des sténographes du pouvoir, pas des journalistes. »

Un front commun rare, même à droite

Face à cette directive, les médias américains affichent une unité exceptionnelle, dépassant les clivages idéologiques. Une quarantaine de rédactions, allant du New York Times à Fox News, en passant par CNN, CBS, ou encore Newsmax, ont refusé de se plier aux nouvelles conditions imposées par le Pentagone. Seule la chaîne ultra-conservatrice One America News aurait accepté de signer le document.

Pour Julien Giry, politologue à l’université de Tours, cette mobilisation illustre la persistance de la presse américaine à se concevoir comme un « véritable quatrième pouvoir ». Même Fox News, pourtant historiquement alignée avec Donald Trump, a publié un communiqué défendant la liberté de la presse.

Un geste d’autant plus symbolique que le secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, à l’origine de cette nouvelle politique, est un ancien animateur de Fox News et proche du président. Lors d’un point presse, il a justifié ces restrictions par des impératifs de sécurité nationale, qualifiant la politique de « bon sens ».

Accès restreint et transparence en recul

Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, l’accès des médias au Pentagone s’est considérablement durci : expulsions de plusieurs grands médias, conférences de presse devenues rares, déplacements limités à des zones restreintes. Les journalistes redoutent que les canaux d’information soient désormais réduits à des vidéos officielles et des publications sur les réseaux sociaux, sans possibilité de contre-expertise indépendante.

« Ce n’est pas seulement l’accès qui est en jeu, mais la capacité même de la presse à faire son travail », alerte Tom Bowman.

Des risques juridiques pour les journalistes

Outre les restrictions d’accès, la nouvelle politique du Pentagone pourrait avoir des conséquences judiciaires. Le texte assimile la recherche d’informations non validées à une menace à la sécurité nationale, ouvrant la voie à des poursuites potentielles sur la base de l’Espionage Act, selon des juristes cités par Reuters.

Pour de nombreux experts, cette dérive s’inscrit dans une stratégie plus large de contrôle de l’information.

« Museler la presse est un marqueur de tout appareil autoritaire », prévient Julien Giry.
« Le refus de transparence démocratique est au cœur de la méthode Trump. »

Une offensive généralisée contre les médias

Le Pentagone n’est pas un cas isolé. Donald Trump a récemment évoqué l’idée de sanctionner des chaînes de télévision pour leur « couverture négative », affirmant que « 97 % des grands médias » seraient hostiles à son gouvernement. Parallèlement, son administration a multiplié les offensives : poursuites contre plusieurs rédactions majeures, tentatives de démantèlement des médias publics, ou encore exclusion ciblée de journalistes lors d’événements officiels.

Dans l’ombre, des alliés du président, comme Larry Ellison, milliardaire proche de l’extrême droite, investissent dans les médias pour bâtir un écosystème favorable au pouvoir, avec des tentatives de prise de contrôle de grands groupes comme CBS, CNN, HBO, ou même TikTok.

« Il s’agit d’une instrumentalisation complète de l’État – justice, armée, médias – pour un seul objectif : se maintenir au pouvoir », conclut Jérôme Viala-Gaudefroy.

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